Brassens “Libertaire”

Le 21 mars 1944, G.Brassens est accueilli chez Jeanne le Bonniec et Marcel Planche son mari, au 9 de l’impasse Florimont dans le XIV ème arrondissement de Paris, là où les allemands et la police auront du mal pour le retrouver, après sa “désertion” du camp de Basdorf en Allemagne, où il devait accomplir comme 100.000 français, le service du travail obligatoire, le tristement fameux STO. Il venait de signer, sans le savoir un bail de 23 ans avec ses logeurs, et un bail à vie avec le quartier…..

Très peu de gens, sinon des copains d’enfance, ont côtoyé le Brassens du début de “l’impasse”. Emile Miramont, dans un de ses ouvrages, relate : ” Ce poète en herbe, de 23 ans, sans argent, le strict minimum pour se vêtir, vêtements en lambeaux, en un mot misérable, meutri, en proie au doute, foncièrement individualiste, s’endormant la faim au ventre, vivant dans un lit cage humide, sans chauffage, trouvera dans cette précarité matérielle, un terrain favorable à la pensée anarchiste”. Mais sa culture dut impressionner ses nouvelles relations, qui lui ouvrirent les colonnes du “Libertaire”

Ses rencontres faites de 1944 à 1950, furent déterminantes – Citons  Louis Lecoin ( 1881/1971) . Anarchiste de la premiere heure, défenseur de l’objection de conscience, totalisant 12 années de prison, gréviste de la faim, il co-fondera l’Union Pacifiste de France. Emile Miramont – Membre incontournable de la bande de Sète, il “montera” à Paris en 1946, habitera à l’impasse en 1948, rencontrera Toussenot , qu’il retrouvera à Lyon en 1951. En 1947, il tentera avec Brassens, Larue et quelques anarchistes du XIV ème arrondissement, de lancer un journal : “Le cri des gueux”…….sans succès. Sa signature au Libertaire sera celle de Gilles Colin. On trouve les noms de Jeanne le Bonniec et de Marcel Planche, dans la liste des participants au Libertaire. André Larue - Après une période à “France soir”, il devint redacteur en chef de “France Dimanche”. Il publiera en 1970 chez Fayard Brassens ou la mauvaise herbe”. Henri Bouyé Secrétaire général de la Fédération Anarchiste jusqu’en 1948, fréquente l’impasse, et crée en 1967, ”l’Union Fédérale Anarchiste“. Fleuriste de son métier, c’est lui qui proposera à Brassens de devenir le correcteur ( non remunéré) du Libertaire, et le mettra en relation avec le célèbre chansonnier Jacques Grello . Dans le Libertaire de 1971, nouvelle série, N°6, Henri Bouyé et Georges Fontenis écrivent :”…Un jour, au courrier, entre autres articles, nous en trouvâmes un, non signé, remarquablement bien écrit, traitant avec un humour féroce, des variationsde comportements propres à un policier conscient de la dignité de sa fonction….nous décidâmes de la publier. Le lendemain de la mise en vente du journal, nous vîmes arriver au bureau, un gaillard tout souriant et étonné. Il ne pensait pas que quelqu’un pût publier un papier semblable, car bien trop incisif. Telle fût l’entrée en matière entre Brassens  et les Anarchistes. C’est à la suite de ce premier contact, que Brassens voulut bien nous fournir des articles qui ne démentirent jamais la richesse de sa plume. Un beau jour, il fût désigné comme Secrétaire de Rédaction, mais vint un moment où il décida de cesser toute collaboration. Nous tenons à souligner, car le cas est rare, que Georges Brassens  malgré la promiscuité due à son métier, malgré les succès monstres qu’il a connus (…) est resté toujours le même. Il n’a jamais été gagné par le cabotisme…”. Marcel Lepoil : Présent à l’impasse en 1947, il est sous le Front Populaire  représentant de la Confédération Nationale du Travail, au sein de la SIA ( Solidarité Internationale Antifasciste) . Armand Robin : Collaborateur au Libertaire , mais aussi à “Nouvelle Revue Française” , poète multilingue et traducteur, il travaille pour le Ministère de l’Information . D’après Emile Miramont   il parlait plus de 20 langues, y compris le Russe et le Chinois. Il traduisait les voix du monde entier, pour des journeaux, des ambassades. Il fût retrouvé mort, dans des conditions suspectes. Marcel Renot : Membre de la Fédération Anarchiste du XIVème arrondissement, artiste peintre, il habite un atelier à Montparnasse où Brassens se rend régulièrement. A ces noms, ajoutons Raymond Asso, Maurice Joyeuse, Jacques Grello.      Roger Toussenot :  Ami d’Abel Gance, il se voue à l’écriture de ses “Fragments” . Brassens  l’implique dans le projet du “Cri des gueux” , et le surnomme “Le Huon de la Saône”. Leur rencontre aura lieu quai de Valmy, au siège du libertaire en 1946, rencontre entre un philosophe et un futur poète.De cette grande et pure amitié libertaire, naîtra une riche correspondance d’octobre 1946 à mai 1952. Brassens, alors rédacteur au Libertaire propose à la direction qui les refuse, des articles de Toussenot . N’appréciant pas cette “censure”, il quitte définitivement le journal en janvier 1947.  

Extraits de correspondances : Lettre à Toussenot du 2 octobre 1946. “…Il ne faut pas m’en vouloir. Ce n’est pas ma faute si la semaine dernière, tes articles sur Mauriac et Raimu  ont été évincés. J’avais l’intention bien arrêtée de les passer…               “Fragments” de Toussenot – 1956 ?  “…A travers  ce siècle de crétins, qui profitent du fait que la chanson est devenue exagérément un genre littéraire, les seuls – et très rares vrais chanteurs, dignent de considération sont évidemment des poètes, des continuateurs lyriques, des espèces de compositeurs intuitifs et bricoleurs, tels que Carco, Trenet, Ferré, et au dessus de tous, Brassens. En toute diversité, ils constituent un héritage de Villon, de Marot, de Ronsard, de Verlaine, et de Jammes. Mais Brassens est le plus seul, il est le classique, le traditionaliste, qui fait bande à part. A la porosité d’une nature poétique, à une vibration interne, à une culture des mots, et à une curieuse vocation à la tristesse, il applique un rythme étrange et une sorte de géométrie infiniment subtile de l’intervalle…”  “Fragments ” de Toussenot mars 1954 – “…Que Brassens soit un grand poète, sa célébrité actuelle ne saurait me l’apprendre (…) Jamais homme vivant et lyrique abstrait ne m’a autant bouleversé. Il est le seul. Cette voix étrange contient toute la richesse tragique et profonde de Villon, la pitié philosophique de Shakespeare, et l’ardente poésie du sentiment anarchiste. Cet homme qui chante la révolte,  est un doux, ce pur poète, si dignement dépouillé, est une conscience …”

La fin de son militantisme n’empêchera pas  Georges Brassens d’offrir le plus souvent possible des galas au profit du monde libertaire. Il conservera des liens fraternels avec l’ensemble des collaborateurs, correspondra avec Toussenot jusqu’en 1952, mais il s’interrogera, se réfugiera dans le scepticisme, essaiera de trouver une vraie définition de l’anarchie….                        PL

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